DEENA ABDELWAHED «KHONNAR»

27 novembre 2018

Deena Abdelwahed à visage découvert.

Si vous ne connaissez pas encore Deena Abdelwahed, commencez par vous familiariser avec son travail de DJ. D’abord à Tunis avec le collectif World Full of Bass, puis avec Arabstazy, avant de débarquer à Toulouse, rencontrer InFiné en 2016 et depuis enchaîner les dates dans le monde entier : Concrete – dont elle est depuis la résidente – Boiler Room, Villette Sonique, Sonar (l’une des 10 meilleures découvertes de 2017 selon le New York Times), CTM («Hail Mother Internet»), Room For Resistance, Saüle (Berghain) et Rewire Festival …

Repérée par les plus grands, Deena a notamment réalisé des productions pour Fever Ray et révèle la Tunisie sur le planisphère des musiques électroniques. Mais il serait hors-sujet de la catégoriser selon ses origines : Deena est l’archétype d’une génération mondialisée, née avec Internet et pour qui les frontières sont une notion obsolète. Autodidacte, c’est seule qu’elle est allée trouver ce qu’on ne lui a jamais apporté sur un plateau.
A la recherche du son du futur, quelles qu’en soient les origines géographiques, ici pas de délit de faciès, tout le monde est admis. Les DJ sets de Deena sont les portes ouvertes d’un laboratoire de recherche, sur le fil du rasoir de la musique club avant-gardiste, où seules les rythmiques encore inouïes, à la pointe des subcultures, ont droit au chapitre. Une fenêtre sur un avenir qu’elle construit à travers un appel à l’éveil, au réveil plutôt, afin de briser l’indifférence pathologique qui ravage notre époque toujours plus blasée.
Transgenres et hybrides, seules nouveauté et audace comptent pour se faire une place dans les playlist de Deena. À travers une démarche humaine et artistique d’une sincérité sans faille, elle nourrit ainsi son travail de compositrice, qu’il convient de distinguer de celui de DJ. Car si la DJ puise dans tout ce que le monde a à lui offrir, c’est également au fond d’elle-même qu’elle explore lorsqu’elle compose. On décèle ainsi quelques traces de l’histoire à travers laquelle Deena s’est construite en tant qu’artiste et citoyenne. Une construction faite de frustrations et de contraintes, nées de mentalités rétrogrades qui ne sont l’apanage ni de l’Orient, ni de l’Occident, qu’elle s’efforce inlassablement d’exhiber et s’acharne à briser.
Après un premier EP, «Klabb», orienté club, érigeant la basse en métronome d’une insurrection techno
mutante et hédoniste, c’est une atmosphère bien plus introspective, loin de l’ambiance festive, qui saisit dès les premières secondes de «Khonnar» (que l’on prononce : roNnard). C’est dans le studio barcelonais d’Edu Tarradas (mieux connu sous le nom de Clip), collectionneur de synthétiseurs modulaires et autres de boîtes à rythmes analogiques que Deena a achevé cet album. «Khonnar» – mot tunisien intraduisible évoquant le côté sombre, inavouable et dérangeant des choses – est un coup de pied dans la fourmilière des consensus morbides, une lame de fond dans l’eau trouble des obscurantismes vaseux, qui met en lumière ce qu’on cherche au contraire à dissimuler. Avec application et détermination, Deena nous met le nez dans ce que nous avons naïvement cru glisser sous le tapis, le «Khonnar».

‘Saratan’ ouvre l’album et pose les bases de ce qui va se jouer par la suite, au cours d’un voyage à travers les limbes d’une génération abusée mais pas encore désabusée. On plane entre des sonorités sacrées aux
frémissements cérémonieux, et les râles plaintifs et menaçants de créatures venues d’entre les mondes,
ouvrant la voie à une électro-doom chamanique à la fois râpeuse et cristalline. ‘Saratan’ est un morceau avant tout féministe où le «houwa» («lui») scandé à l’attention d’un Saint, est ici remplacé «hiya» («elle»). Le chemin se poursuit dans la même veine avec ‘Ababab’ qui scande sur un fond de mélodies synthétiques un mantra opiniâtre, martelé sur un beat implacable et froid. Difficile de ne pas relever l’ironie à peine voilée de cette expression onomatopéique tunisienne censée souligner l’émerveillement et l’admiration, qui donne son titre au morceau. Cette visite des catacombes du sarcasme laisse la place à ‘Tawa’ («maintenant»), où les machines et boîtes à rythmes passent des mélodies arabes au rouleau compresseur numérique, comme une réponse cinglante à l’actuelle mode «électro orientale» qui nous donne à entendre une caricature pratiquement colonialiste de la scène électronique nord-africaine et moyen-orientale. Arrive alors ‘Fdhiha’ («scandale»), où Deena développe un travail complexe de mélodies et d’effets, donnant naissance au fils bâtard de Bjork et Aphex Twin, jouant du Bendir (percussion tunisienne) à l’aide d’une TR808 et d’un pic à glace. Ce morceau dénonce les humiliations que fait subir la police à une jeunesse festive, et suggère que les forces de l’ordre sont elles-mêmes victimes de frustrations dont elles pourraient se libérer en embrassant cette festivité scandaleuse. C’est à ce moment que ‘Ken Skett’ («si tu t’étais tû(e)») nous envahit, comme une toxine qui par voie lymphatique déclencherait une tachycardie à nous faire trembler le torse, les boyaux tourmentés par une mélodie à mi-chemin entre une guitare saturée et les grésillements d’une nuée d’insectes. Mais le poison peut aussi être un remède, et le beat place ses accents là où on ne les attends jamais, comme pour nous interdire tout répit, nous enjoindre à rester en mouvement en se faufilant à travers les kicks, et à ne jamais écouter ceux qui nous contraignent au silence. C’est une parade martiale, un défilé queer totalitaire qui fait naître en nous l’amour total, celui qui nous déracine et nous fait abandonner notre identité. C’est le thème de ‘Al Hobb Al Mouharreb’ («l’amour qui fait s’exiler»), basé sur un poème signé par Abdullah Miniawy avec qui Deena collabore sur deux morceaux.

On quitte alors cette fragile zone d’inconfort avec les timbres IDM de ‘5/5’. Faut-il y voir un clin d’œil à l’expression tunisienne censée souhaiter bonne fortune, ‘Khamsa w Khmis’ ? Ce morceau ne laisse en tout cas nul doute sur le propos militant de l’album, qui est tout entier une injonction à l’action, sans pitié pour toute forme de passivité complice. On poursuit dans l’expérimentation la plus radicale, avec ‘A Scream In The Consciousness’, un hommage sans équivoque à Sheffield, qu’Autechre épinglait, début 90, définitivement en plein centre du portrait de famille de l’électronique avant-gardiste. Mais attention, un Autechre mutant, passé au filtre du web 3.0, et croisé avec les pionniers new-yorkais de l’impro noise Borbetomagus et leurs saxophones intestins. Le message délivré par ce morceau est que nous sommes notre pire ennemi, et que nos limites nous sont avant tout imposées par nous-mêmes. Deena ne fait aucune concession, et écrit ici la bande son du conflit intérieur. L’album se clôt sur ‘Rabbouni’, de nouveau en collaboration avec le poète Abdullah Miniawy, qui vient donner cette fois-ci de sa personne et de sa voix. Cet album synthétise un nouveau point de bascule entre nord et sud, une réponse post-révolution d’une génération connectée qui se libère ; la perte d’influence de l’occident, mais également du patriarcat, une nouvelle décolonisation… Deena est la figure emblématique d’un nouvel ordre mondial de la création. «Khonnar» est le manifeste d’une génération qui ne cherche ni à plaire ni à se conformer, qui nous met dos au mur, et reprend brutalement le contrôle de son identité, avec pertes et fracas.