Pierre Ancet beaucoup

22 mars 2018

Pierre Ancet est Maître de Conférences en Philosophie à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté, Vice-Président de la Culture et directeur de l’Université pour Tous. A l’occasion des 10 ans de l’UE Culture, dont il est responsable, il nous confie son point de vue sur les activités pluridisciplinaires de cette unité transversale.

Qu’est-ce que vous a donné envie de vous impliquer dans cette activité et comment avez-vous décidé de prendre part à ce projet ?
De fait, la culture m’intéresse depuis longtemps et dans les responsabilités que j’ai prises à l’université il y a beaucoup de liens avec la question culturelle. Effectivement, une des premières responsabilités que j’ai prise à l’UB a été l’organisation pédagogique des UE Culture. Ces UE ou unités d’enseignement transversales sont ouvertes à tous les étudiants de l’université quel que soit leur niveau d’études, première année de licence, jusqu’à la fin du master, quelle que soit leur discipline. On peut avoir des gens qui sont en formation de communication avec des gens qui sont en sociologie, psychologie, sciences exactes, mathématiques, physique, etc. C’est déjà une originalité. Cette originalité m’a séduit. Et, par conséquent, le lien entre les aspects culturels qui me tiennent à cœur avec un dispositif pédagogique original était pour moi quelque chose de vraiment enthousiasmant que je souhaitais porter à la suite de Catherine Chénier qui avait initié, il y a dix ans maintenant, ces UE Culture.

Est-ce que vous avez rencontré des situations difficiles dans la réalisation de ce projet ?
Madame Chénier, qui a commencé à mettre en place cette UE a eu certaines difficultés, parce qu’elle s’est heurtée à certains mépris de quelques collègues qui considéraient que la culture était leur propre cours et que la culture n’avait pas à entrer dans l’université par l’intermédiaire, par exemple, du centre culturel ou d’un travail avec un artiste, car ces unités d’enseignement sont toutes organisées sur le modèle suivant : un atelier avec un artiste, l’artiste qui choisit un enseignant pour faire un cours théorique en lien avec son atelier. Donc, mes collègues étaient assez réticents par rapport à cette façon de faire puisqu’ils voyaient la dimension culturelle à travers les contenus pédagogiques disciplinaires liés à un champ bien défini. Personnellement, je n’en ai pas eu, c’était beaucoup plus facile pour moi, parce que j’ai repris une activité qui existait déjà.

Qu’est-ce que vous avez aimé le plus au cours de ces activités ?
Pour moi c’était extrêmement enrichissant en tant que personne et en tant qu’enseignant. En tant que personne parce que cela me permettait de découvrir des activités artistiques que j’ignorais, de découvrir des sensations, des façons de faire, des façons de se poser des problèmes qui ne m’étaient pas familiers, c’est ce que font les artistes en général quand ils vous apportent leur propre vision, cela doit changer votre vision des choses. Sur le plan pédagogique, cela m’a beaucoup appris en tant qu’enseignant, parce que j’étais obligé, avec de petits groupes dans un contexte comme celui-ci de travailler très différemment de ce que je peux faire, bien sûr en cours magistral en amphithéâtre, mais même dans des travaux dirigés avec des étudiants, parce que cette fois on me demandait d’essayer de proposer des activités qui non seulement étaient originales par leur contenu, mais aussi par leur forme.

C’est la différence entre les cours qu’on suit normalement à la faculté, qu’on est obligé de les suivre et cette unité qui est transversale et facultative ?
Oui, tout à fait, les étudiants qui viennent s’inscrivent volontairement, et, de ce fait, ils savent qu’ils vont découvrir quelque chose qui n’est pas standard. J’ai eu des étudiants de philosophie qui avaient suivi, par exemple, des cours que je faisais sur la perception sous un format assez standard, avec des diapositifs Power Point pour leur illustrer. Quand je leur avais fait expérimenter des choses sur ce même thème de la perception dans le cadre de l’UE Culture, ces étudiants m’ont dit que c’était mieux d’arriver à se représenter toutes les formes de perception différentes, par exemple auditives, avec les yeux bandés, tactiles également, lorsqu’on vous met en situation d’être aveugle, mais aussi dans le domaine de la vision. Dans l’UE Culture Lumière, on essayait de découvrir la manière de voir- on peut apprendre à voir-, il ne faut pas imaginer que si vous voyez des formes à l’intérieur d’une bulle de savon, par exemple, tout le monde va les voir tout de suite. On voit des choses, on identifie des choses, mais on ne sait pas les regarder, on ne sait pas regarder les ombres et les lumières qui se dessinent, on ne sait pas être attentifs pendant dix minutes d’affilée à une couleur, à l’intensité de cette couleur, comme pour un tableau monochrome, par exemple. On ne sait pas repérer la fine diversité du visible, tous les petits détails qui sautent aux yeux et que nous éliminons parce que nous allons droit à la reconnaissance des objets.

En quoi l’unité d’enseignement Arts plastiques avec Mathias Poisson à laquelle vous avez participé est originale par rapport aux autres unités, à votre avis ?
Mathias Poisson est un artiste plasticien, mais aussi performeur, qui travaille sur les représentations de la promenade, à la fois par l’écriture et par l’image. Il fait des cartes de promenade dans des lieux qui ne sont pas censés permettre celle-ci, par exemple, des lieux très urbains, qu’on appelle aujourd’hui des cités. Mathias a donc proposé des cartes sensorielles, avec des itinéraires dans ces endroits, permettant de se reposer, d’admirer un édifice remarquable, quelque chose d’original. De ce fait, lorsqu’il est venu en résidences à l’université, il a proposé de construire avec les étudiants, dans le cadre de l’UE, une carte sensorielle du campus. Justement, cette carte sensorielle ne ressemble pas du tout à celle qu’on peut imaginer, parce qu’on voit essentiellement le grand espace vert du campus et à la périphérie de cet espace vert les bâtiments, qui sont écrasés, un peu mis à distance, parce que le lieu le plus confortable pour une promenade dans le campus est l’espace vert, avec les arbres, l’endroit où on peut se reposer sous les saules pleureurs. Cette carte a eu beaucoup de succès à l’université, puisque je l’ai vue dans différents bureaux des personnels de la maison de l’université où se trouvent toutes les instances administratives.

Qu’est qui vous fait vivre ou quelle est la plus forte motivation pour vous de continuer à vous impliquer dans les différentes activités proposées dans le cadre de cette UE ?
C’était l’interrogation de Laurence Vielle, dans le cadre d’une UE transversale appelée Qu’est-ce qui vous fait vivre ?, qui avait adressé cette question à tout le monde, aux étudiants, à moi. Pour répondre à cette question, j’avais dû improviser sur scène, devant tous les étudiants qui étaient là et qui avaient travaillé pour essayer d’exprimer ce qui pour eux était quelque chose de passionnant, qui fait sens. Effectivement, la culture fait partie des choses qui me font vivre. Vous avez raison de relier les deux, ce qui fait vivre et ce qui m’a intéressé dans ce type d’activité, puisque cela me permet de faire des choses que je n’aurais jamais eu la possibilité de réaliser dans un contexte extraordinaire. Cela m’a permis d’imaginer de nouvelles formes pédagogiques, de rencontrer de façon beaucoup plus personnelle des étudiants, de mieux connaître leurs goûts, leurs intérêts, leur sens de la créativité, tout ce qu’ils ont pu imaginer et qu’ils n’auraient pas pu exprimer dans le cadre d’apprentissage standardisé, puisque dans le cadre d’un apprentissage on vous demande essentiellement de redire ce qui a été dit. Ici il était possible de parler de façon personnelle, et donc, véritablement, de faire des rencontres.

Est-ce qu’on pourrait finir avec une définition brève du mot « culture » ?
La culture, je la définirais comme la possibilité de l’écart, la possibilité de faire un pas de côté par rapport à ce que l’on connaît, comme si par cet écart il nous était possible de métaboliser différemment notre environnement et notre intériorité. Par ce pas de côté, il peut se faire aussi comme si nous rentrions en nous-mêmes, il peut nous interroger sur ce que nous éprouvons, ressentons, croyons. La culture nous renvoie à l’intérieur de nous-mêmes lorsqu’elle nous déstabilise. En créant un trouble, en créant cet écart, cela nous permet à la fois de redéfinir notre rapport avec le monde qui nous entoure, mais aussi notre rapport à nous-mêmes.

Andreea Voineag, le 14 février 2018

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Pierre Ancet :

Biographie

Pierre Ancet est Maître de Conférences de Philosophie des Sciences, Vice-Président, délégué aux Politiques Culturelles de l’Université de Bourgogne et Directeur de l’Université pour Tous (UTB). En plus de ses travaux interdisciplinaires avec les comités d’éthique médicale locaux et régionaux, il est aussi enseignant-référent de l’unité d’enseignement transversale Culture.