« Déployer le monde avec sa parole »

22 mars 2018

Poétesse, écrivaine et comédienne, Laurence Vielle nous confie, par mail, quelques infos sur son travail en poésie. Elle nous rappelle le lien à l’oralité d’un art, encore vivant, souvent perçu, à tort, comme littéraire. C’est cette même vivacité qui irriguait l’UE Culture qu’elle a dirigé en mars 2013.

Laurence Vielle, vous étiez « Poétesse nationale » de janvier 2016 à janvier 2018, ce titre honorifique n’existe pas en France, pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?
Les frontières linguistiques (principalement néerlandais/français) définissent aussi, dans notre si petit pays, les clivages politiques, économiques, etc. Le nationalisme, les discours exclusifs, racistes ont la part belle, de plus en plus. Ce projet désire joyeusement, politiquement et poétiquement se jouer des frontières. La moitié du pays qui parle néerlandais ne connait pas la poésie de ses voisins et vice versa. Le poète national écrit un poème, en lien avec l’actualité du pays tous les deux mois, qui est traduit dans les deux autres langues nationales (il y a l’allemand aussi pour une minorité) et paraît dans les journaux les plus importants. Mais surtout, ce projet permet d’inventer une circulation de la poésie, des spectacles bilingues et le public en redemande. C’est un projet fantastique, qui a déjà permis à des milliers de spectateurs de rencontrer la poésie.

À la fin de votre expérience de poétesse nationale, vous avez écrit « notre monde réclame le poème, substance vive et essentielle », en quoi le monde a-t-il besoin de poèmes ?
Le monde a besoin de poésie, de dire le monde avec les rythmes, les sonorités, la langue bouleversée, engagée, en insurrection. Bouleverser les mots, c’est une façon de ré-enchanter le réel, le réanimer, réveiller nos langues endormies, nos esprits endormis. Je crois que beaucoup de choses autour de nous, la surconsommation, les écrans, etc. nous endorment, nous avilissent. Chaque fois que je vais écouter d’autres poètes, je suis complètement en éveil. C’est un phénomène réel, difficile à expliquer, je suis remise en sève vive. Nous allons créer en Belgique pour les prochaines élections de 2019, le parti de la poésie.

Que pensez-vous avoir apporté aux étudiants de l’UE Culture en leur demandant « Qu’est-ce qui te fait vivre ? »  ?
C’est une question magnifique. Je l’avais découverte dans un livre Qu’est ce qui fait vivre ? publié par SOS Suicide en Belgique, où des gens fantastiques, écrivains, philosophes, sociologues, répondent chacun à leur façon à cette question. Avant de la poser aux patients puis aux étudiants, j’ai commencé par une petite forme présentée à une édition du festival d’Itinéraires Singuliers – lors d’une biennale d’art singulier – où je me posais la question à moi-même, accompagnée par le musicien fantastique Bertrand Binet. C’était un préalable incontournable. Il y a eu une rupture quand j’entrais dans l’âge adulte : mon amour depuis 6 ans, jeune adulte comme moi, s’est donné la mort. C’est une épreuve vertigineuse. Et me poser la question, presque 20 ans plus tard, de ce qui m’a fait vivre suite à ce moment où j’aurais pu basculer dans une forme d’errance intérieure, c’était nécessaire dans mon parcours. A ces jeunes adultes d’UE culture, je pouvais ensuite poser la même question, leur donner quelques portes pour qu’ils puissent chacun à leur manière, y donner une réponse. Je n’ai pas un souvenir précis de ce temps de travail, mais j’en garde une lumière intense, un partage détonnant.

La poésie peut-elle être vue comme « démodée » par les étudiants que vous avez pu rencontrer ?
Ils en ont une image souvent livresque et on imagine rarement un poète vivant. La poésie c’est vivant, c’est une insurrection, c’est un art de vivre.

Ces stéréotypes peuvent-ils avoir la tête dure ?
Ce que je sais, c’est qu’après qu’on ait passé du temps ensemble, ils veulent écrire et dire, encore, encore, en corps. Je reviens à l’instant d’un atelier avec des étudiants entre 20 et 30 ans, étudiants en photo. Je l’ai donné accompagnée par une musicienne. J’ai d’abord recueilli leurs mots, j’en ai fait une matière à dire avec la musique et puis, ils ont écrit, ils ont dit. Ils n’avaient jamais fait ça. Ils se sont dit que c’était beau. C’était plein de leur jeunesse, de leurs fêlures et déjà de leur art intime à chacun. Chacun à une façon si particulière de déployer le monde avec sa parole.

Julie Besson, le 12 Mars 2018

Biographie

Laurence Vielle est une poétesse, écrivaine et comédienne belge de langue française. Elle étudie les Lettres puis réalise une formation théâtrale. Le festival Itinéraires Singuliers l’a amené à Dijon en 2013 et en 2017 pour le spectacle « Re-né, qu’est-ce qui te fait vivre ? ». De janvier 2016 à janvier 2018, elle est Poétesse Nationale de Belgique. Sur scène, cette glaneuse de mots, crée entre elle et le spectateur un troisième être qui est « celui de la parole ». Son parcours l’emmène régulièrement à la rencontre de différents publics dans les cités, les hôpitaux psychiatriques ou encore les maisons de retraite. En collaboration avec d’autres artistes, souvent des musiciens, elle retranscrit et met en scène les mots collectés. Pour elle, la poésie est vivante, se ressent, nous réveille et réanime le présent dans lequel nous vivons.